Emploi...enfin une bonne nouvelle
L’EPIPHENOMENE
La Conseillère de l’Agence Nouvelle de l’Emploi,
semblant capituler devant le nombre de mes candidatures, a refermé mon dossier avant de se ressaisir et de m’annoncer que le tout n’était pas de chercher, mais de trouver du
travail.
Qu’en tout état de cause, la situation ne pourrait perdurer
indéfiniment.
Que j’arrivais en fin de droits.
Qu’on allait me les couper.
Et comme je la regardais, tendu soudain, elle a dit Les allocations mais elle
pensait à autre chose, à la même chose que moi, et je me suis vu comme à la télé nu, à genoux, avec une laisse et des électrodes au bout des doigts, à l’Américaine, une distorsion du réel
exacerbée par cette sensation de picotement, inopiné, dans ma main gauche.
Enfin, nous n’en sommes pas là, m’a dit Madame, il vous reste six mois à vivre. Des
subsides de l’Assedic, s’entend, a-t-elle précisé avec un zeste de regret dans le zozotement (elle disait « zubzides de l’Azzedic z’entend », comme elle avait dit précédemment
« nous n’en zommes pas là » mais c’était moins flagrant que dans zubzides de l’Azzedic z’entend).
Madame m’a rendu ma chemise.
Merci Madame.
J’attendais qu’elle me donnât mon congé mais elle avait zappé, le nez dans za
paperazze, occupée à autre chose, Au revoir Madame, elle ne m’a ni regardé ni salué, Laizzez la porte ouverte, Oui Madame, un pauvre type comme moi attendait dans le couloir de la mort, j’ai
croisé son regard et du mien l’ai encouragé, ce n’était qu’un mauvais moment à passer, haut les cœurs.
Dans la rue j’ai allumé une cigarette, oui Madame je fume mes allocs, ma main gauche
me démange toujours, l’ignorer, tirer une longue bouffée, jusqu’au bout jusqu’au filtre, avec délectation, nuire gravement à ma santé.
.
J’ai jeté mon mégot, ma main me grattait de plus en plus, au creux de ma paume
fleurissait une petite tache rouge, une irritation, une allergie peut-être, si ça se trouve j’ai des plaques plein la figure.
J’ai allongé le pas pour, arrivé chez moi, courir m’inspecter.
Sur ce front-là, rien. Ni sur ce menton. Ni sur ces joues.
À moitié rassuré je décidai, pour me changer les idées et faire honneur à cette
réputation de branleur patenté (par le travail) qui me colle à la peau, de m’installer confortablement devant Canalsport, avec une bonne bière bien fraîche, oui Madame je bois mes
allocs.
Au coup de sifflet je décapsule ma première mousse, et, n’était cette sourde
démangeaison, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes sportifs possible.
J’ai bu quelques canettes, et j’ai dû m’assoupir.
De toute façon on prenait la pâtée.
C’est ma main qui m’a réveillé.
J’ai mis ma pharmacie sens dessus dessous avant de dénicher un tube de pommade,
périmée, dont j’enduisis néanmoins la zone lésée, repérée entre ma ligne de vie et ma ligne de tête, un petit monticule virulent, le foyer infectieux.
Cette fois c’était sûr, j’avais une dermatose, tite, un truc.
Avec ça, la dernière gorgée de bière me restait sur l’estomac.
Barbouillé, démoralisé, je me suis réfugié dans mon lit que, très vite, je partageai
avec une créature au corps de femme et à tête d’âne m’exhortant,
Debout louztic, mes ztatiztiques, mes ztatiztiques !,
j’ai reconnu la Conseillère de l’Agence Nouvelle de l’Emploi, l’ANE, qui sous son
masque z’ezzayait à me ztimuler,
Debout debout, zacré louzzztic !
de louzzztic j’ai dérivé sur mouzzztic à cause du zzz que faisait la Conseillère,
hyzzztérique, voletant autour de ma couche, puis Madame a plongé, en piqué, ouille, pour me zuzer le zang, à même la paume.
Saleté de cauchemar, me suis-je dit avant de prendre conscience qu’éveillé, je
souffrais toujours, d’ausculter ma main, et d’y voir le dôme tout enflammé qui roulait sa bosse sous ma peau, éclater poc, un petit cratère duquel quelque chose a émergé.
Circonspect, j’ai appuyé dessus.
C’était mince et vigoureux. Luisant et noir.
Inconcevable.
Evident.
Je portais le stigmate de ma condition de chômeur.
J’avais un
poil dans la main.
J’ai couru à la salle de bains, trouvé la pince à épiler, coincé la pousse, et tiré.
Ca m’a fait horriblement mal.
J’ai regardé. Il était toujours là. Qui me narguait.
D’un coup de ciseaux guillotiné il est tombé sur l’émail du lavabo, et j’ai failli
crier victoire mais déjà, du petit volcan quelque chose émergeait se ruait vers l’extérieur, dardait vers la lumière sa petite tête chercheuse, l’avalait, et croissait.
Dans l’urgence badigeonner l’ennemi de crème dépilatoire, défaire une bande de gaze, la rouler autour de ma main une, deux, trois fois, clipser l’épingle de nourrice
refermant la geôle, me calmer.
J’ai soupé, sans plaisir et sans appétit, obnubilé par ce poil dont j’espérais qu’il ne passerait pas la nuit et ce rêve, balayant tous les autres, accapara la mienne,
jusqu’au matin.
Dès potron-minet j’ouvrais un œil plein d’angoisse. Elle ne me quitta pas de tout le temps que je pris pour boire mon café, pinailler, retarder l’échéance, affronter la salle
de bains et le moment de vérité où j’ôterais mon pansement pour me laver, voir si…
Il était là.
Coriace.
Fringant.
Non seulement il n’était pas mort, mais il avait continué à croître sous la gaze, et à mesure que je la déroulais le poil se déroulait avec lui, et se redressait, j’avais
beau le plaquer de toute la force de mon autre main, l’écraser l’aplatir le compresser, rien ne vainquait son priapisme.
Je me suis savonné, rincé, essuyé, cherchant l’idée qui me débarrasserait de l’intrus je suis retourné à la cuisine, ai pris mon paquet de
cigarettes.
Le briquet a craché sa flamme et tout s’est éclairé, je l’ai approché de l’importun, la mèche s’est consumée jusqu’à sa racine ma peau ma chair mamma mia que ça m’a fait mal,
j’ai soufflé sur le bobo la cavité fumante et éventé, sournoise lovée rampante, la présence de qui vous savez.
Peut-être qu’il tomberait tout seul, après tout ? Peut-être que, si je le laissais arriver à maturité, il mourrait de sa belle
mort ?
Je devrais prendre mon mal en patience.
Ou voir un médecin.
Dans la salle d’attente surchauffée chacun, égoïste, malade et tremblant à l’idée
que ce pût être grave, se bagarrait avec ses miasmes, espérant que le docteur pourrait les occire. Quant à moi je ne pouvais pas même me réfugier dans la lecture d’une revue, handicapé par ces
moufles desquelles je tenais tant à détourner l’attention, les soupçons, que j’en avais gardé mon anorak, cause d’une intense sudation.
Mon regard glissait sur l’assistance quand il a buté sur les mains emmitouflées d’un homme dont le visage ne m’était pas étranger.
Le docteur a ouvert la porte de son cabinet, et cinq personnes s’y sont entrées en même temps. Une famille, sans doute.
Je me retrouvai en tête à tête avec ce type dont je cherchais en vain où je
l’avais rencontré quand, d’une phrase, il me rafraîchit la mémoire. Lui, m’avait identifié comme celui qui, la veille, dans le couloir de l’ANE au sortir du bureau de Madame, l’encourageait du
regard.
Tiens, regarde ce que j’ai chopé à l’Agence, a-t-il continué, se dégantant.
Son poil a jailli, un poil roux qui, retrouvant sa liberté la lumière et l’oxygène, reprenait du poil de la bête et se redressait se
redressait.
En écho le mien a surgi, plus rikiki, mais le temps de la cour de récré et des concours de zizis desquels je sortais le plus souvent mortifié étant révolu je n’allais pas
faire de complexes. Au contraire, cette rencontre fortuite avec l’un de mes semblables me rassérénait.
Je n’étais plus seul.
J’ignorais alors que bientôt, une armée de poilus envahirait les rues, les bus, le métro ; que bientôt, les mêmes, en déroute, se terreraient chez eux comme moi chez
moi, éclopés, honteux, victimes de la vindicte publique ; que bientôt, Stigmatisés, personne n’accepterait plus notre contact, par peur de la contamination alors qu’on le répète assez,
cela ne se donne ni par la poignée de main, ni même, pour peu qu’on imagine un accueil plus chaleureux par la salive, ou plus mordant par le sang, mais les gens ont la tête dure, les
portugaises ensablées, la pétoche ; se méprenant sur la menace, ils fuiraient les Stigm comme ils disent comme la peste, et n’en tomberaient pas moins malades ; car la croissance
négative, impitoyable, les rattraperait ; elle n’épargnerait personne, poil au neurone ; tôt ou tard elle les prendrait dans ses filets, poil au mollet ; pour tout un chacun
un seul et même destin, poil dans la main.
Tandis que nous conversions, mon ami et moi nous entraidâmes pour enrouler nos poils et les maintenir le temps de remettre nos mitaines, avant que la fournée de malades ne
ressorte et ne nous surprenne et ne pousse les hauts cris au spectacle de ce que le docteur diagnostiquerait comme un pilosisme, à savoir la croissance, anormale celle-la,
des poils dans un endroit déterminé, quoiqu’en l’occurrence ce poil fût solitaire, ce qui ne laisserait pas de l’étonner, le docteur, qui sacrifierait sa vie à la compréhension du
phénomène que l’Académie n’aurait pas encore étiqueté et auquel le docteur donnerait son nom, et ce serait la gloire, il serait sur le même pied qu’Altzheimer, Koch et son bacille, Raynaud et
son syndrome, et tant d’autres passés à la postérité, pétant de santé, sur le dos de malades chargés de véhiculer de par le monde leur génie et leur
notoriété.
Cette perspective séduisait notre docteur.
Cet obscur généraliste ambitionnait de damer le pion aux dermatos et chercheurs de tous poils, dont il ne retenait qu’un, le nôtre, il focalisait sur le follicule (pileux),
et c’était tant mieux.
Ainsi, guidés par un heureux hasard, mes pas m’avaient-ils mené jusqu’à l’homme de la situation, me confirmait mon ami, qui n’en était pas à sa première consultation ici,
s’était documenté, et en savait long sur ce mal qui frappait les demandeurs d’emploi avec une prédilection pour les longue durée et des variantes sur les dates d’éclosion, de telle
sorte que certains se voyaient touchés dès leur inscription à l’ANE, d’autres à six mois, et d’autres enfin, plus chanceux, plus tard, des types dans mon genre, des veinards qui s’ignoraient
comme nous ignoraient nos gouvernants, indifférents aux publications des rares revues médicales brisant l’omerta, et à notre sort.
On avait d’autres chats à fouetter ; des causes autrement plus populaires à défendre ; et puis, ces dix pour cent de fainéants de traîne-savates de parasites dont
on la convainc par médias interposés qu’ils préfèrent vivre aux crochets de la société plutôt que de travailler, l’opinion en avait par-dessus la tête ; aussi, quand viendrait l’heure de
l’informer, jugerait-elle cette pathologie pour ce qu’elle était : un juste retour des choses, une punition divine ; ces chômeurs n’avaient qu’à : pas l’être ; bosser ;
se débrouiller ; porter leur croix et leurs stigmates sans solliciter le bon peuple, suffisamment éprouvé par la vie en général, et la sienne en
particulier.
En un mot, me dit mon ami, il ne faut compter que sur nous-mêmes, en attendant le pic épidémique et l’affolement qui s’ensuivrait il ne fallait compter que sur
nous-mêmes.
Nous avons sombré dans un silence, fraternel et grave.
Entendu du bruit à côté.
La famille ressortait du cabinet avec une tête d’enterrement.
Ce n’était pas engageant.
Aussi quand le toubib, ayant reconnu mon camarade et réprimé un dodelinement dubitatif a demandé à qui le tour, mon ami et moi nous sommes levés d’un
bloc.
Le disciple d’Hippocrate a, sans conviction, examiné nos pousses. Longueur. Tenue. Epaisseur. Sans conviction demandé des précisions. Effet notable de la lumière ? De la
température ? De la nourriture ou des boissons ingérées ? Autre chose ? Bien.
Depuis des mois il s’échinait, en pure perte, et devait se rendre à l’évidence : l’avenir flamboyant qu’il avait cru lire entre les lignes de nos mains n’avait jamais
existé que dans son arrogante imagination.
Il accusait le coup.
Nous a annoncé qu’il ne prendrait pas de gants avec nous.
Nous a prié de remettre les nôtres.
Et ce disant sa voix s’était faite si solennelle que nous devinâmes la suite, pressentant le sort auquel nous condamnait cette sentence, résignés au pire, au port, été comme
hiver, de nos appendices vestimentaires.
Le docteur ne pouvait plus rien pour nous, il abandonnait, il renonçait, il déclarait forfait, il abdiquait.
Les limites de la médecine étant atteintes, et admises, la consultation se termina sur cet ultime conseil, peu académique :
Il nous faudrait implorer les forces occultes du marché, manger dans la main invisible d’Adam Smith (*), appeler de nos vœux le miracle économique, et en attendre ses
dividendes naturels, du travail, du travail pour tout le monde et, partant, la guérison collective.
(*) ADAM SMITH
Adam Smith (1723-1790) est l’un des pères du libéralisme et à l’origine de la
théorie de la « main invisible », selon laquelle la recherche de l’intérêt individuel concourt à l’intérêt général.
« Pour lui, le Marché, lieu des échanges, est un état naturel de la société
et correspond, de surcroît, à l’optimum collectif (…) C’est une bénédiction : la « main invisible » règne, telle une Providence » (LE POINT / 25 mars
2004).
Dernière minute : les tenants d’Adam Smith ont, dans un souci de réactualisation du concept de « la
main invisible », créé son actuel dérivé : « la main tendue », la recherche de l’intérêt financier individuel concourant au partage de la facture par
tous.
Marie Gauthier
©M.G.
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